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CABOUGE-LEMAG.COM | vendredi 25 janvier 2008

LE GRAND NAIN

Mise en scene de Philippe Eustachon


Le grand nain a été créée le 24 et 25 mars 2007 à la ferme du Buisson, scène national de Marne la vallée dans le cadre de Labomatic théâtre, sorte de rendez vous annuel où les compagnies peuvent présenter l’état de leurs recherches en matière de création, avec le soutien de la Rose des vents (Villeneuve d’Asq), la ferme du Buisson et l’ONDA.

Les personnages et la création

Tout commence par un éclair, un étrange bruit qui interpelle, une sorte de grand chamboulement au cœur duquel se retrouve le grand nain. Seul au monde, le ton est donné, serait-il le seul survivant de cette catastrophe, de cette gigantesque apocalypse ?

L’histoire raconte une rencontre étonnante entre deux personnages venus d’ailleurs, l’un « ce grand nain » semble habiter une étrange maison dans lequel il s’est enfermé, l’autre, « cet étranger » venu perturber la solitude et la tranquillité du grand nain.
Les deux personnages vont apprendre à se connaître, s’apprivoiser peu à peu, se repousser, tout cela dans un élan chorégraphique qui contribue à rendre une certaine grâce et une poétique de la rencontre.
Néanmoins il ne faut pas penser que cette rencontre sera irrémédiablement fusionnelle car l’autre présente toujours une part d’inconnu et le grand nain doute, hésite et se méfie. La pièce peut comprendre plusieurs niveaux de lecture et d’interprétation. En effet, on peut croire qu’il n’y a véritablement qu’une seule rencontre, et que cet « autre » va réapparaitre sous différentes formes ( celui du « sauvage », de la femme, puis du monstre). La seconde interprétation consiste à dire que tous ces personnages ont été conçus par l’imagination du Grand Nain et qu’ils représentent les désirs et les démons du personnage. En effet, dans cet univers qui apparait clos et impénétrable, la seul issue pour s’évader semble être l’imaginaire.


Les personnages :


Le Grand Nain : Tout comme sa maison qui nous apparait bancal, il est lui aussi un peu disloqué, déformé. Ses toutes petites jambes et son grand buste lui donne une démarche étrange. A l’image de Robinson Crusoé, il doit affronter le vide et la solitude. Il vit dans un monde enfermé, clos, un habitat qu’il protège de « l’autre ».

Le sauvage : Il est celui que le Grand Nain craint par sa différence. Son passage est fugace, il est un objet de curiosité, puis subitement chassé. Il est celui qui va briser la solitude du Grand Nain.
La femme : Elle est véritable objet de désir, elle provoquera une réel attente, un réel espoir pour le Grand Nain, mais elle est aussi insaisissable que le rêve qu’il s’en est fait.
Le monstre : Son aspect provoque un vrai bouleversement, c’est le démon intérieur qui ronge le Grand Nain.


L’espace scénique : entre intérieur et extérieur


Le récit se déroule à l’intérieur d’une maison, celle-ci un peu particulière semble avoir subit une catastrophe naturelle, et elle est restée inclinée sur la droite. Près de la porte, un amas de terre bloque l’entrée et laisse à penser que rien ni personne ne parviendra à entrer au cœur de cet espace... Des éléments extérieurs envahissent déjà l’intérieur du Grand Nain, comme un prémice, un indice pour l’avenir…
C’est un univers un peu dévasté que Philippe Eustachon choisit de nous présenter, comme si un grand séisme venait d’inonder la maison du Grand Nain. Et c’est sur cet événement marquant la fin de quelque chose que l’histoire peut commencer.

Une table, une chaise, un cadre, un luminaire, un râteau… il faut ranger tout ce chaos, alors le grand nain s’active et se presse. En effet, le grand nain semble avoir été abandonné de tous, il faut combler ce vide, cette infinie solitude qui semble ronger le Grand Nain. Alors il s’invente une humanité à travers les objets, il leur parle, les rejette, ou les range. Trépidant, haletant, il n’a de cesse de parcourir la maison de tout coté. Grimaçant, grommelant, grognant, il comble son ennui et son isolement en réorganisant son espace. Durant un instant, il court, puis il grimpe et le personnage inquiète.
Particulièrement instable et angoissé, le personnage parvient à nous transmettre toute son anxiété, son tourment devant cet incroyable vide. Ses petites mimiques et ses manies prêtent à sourire, mais son agitation semble refléter de profondes angoisses et s’occuper devient essentielle pour ne pas penser et oublier sa solitude.
On l’entend marmonner un « Toi, j’te range parce que t’es trop petite », puis il s’adressera à la chaise pour lui déclarer : t’es jalouse ? Tu veux me faire rater mon rendez vous ? Si tu recommences encore une seule fois et bin j’te brule !! »
Le temps semble s’être arrêté et on se languit un peu au début…que s’est t-il passé ? Pourquoi range t-il frénétiquement tout ces objets ? Que cherche t-il ? Existe-t-il une vie à l’extérieur ?
Peut-être… les petites trappes situées sur le mur de face à droite puis sur le mur latéral gauche semblent être des indices. Quand le grand nain en ouvre une on semble percevoir des bruits venant de l’extérieur. Klaxons, émissions de radios, musique, tout laisse à penser qu’il y aurait une vie dehors. Ces sonorités qui ramenaient à la vie nous était plutôt rassurantes, presque amusantes mais sitôt on rebascule dans la solitude. Le silence interroge véritablement le spectateur car nous ne savons pas qui il est, ni pourquoi il est là et ce qu’il a pu se passer avant.
Et il faut bien le dire, le personnage effraie : de petites jambes, un grand buste, un teint blafard, le grand nain est hors norme. Son physique de bossue l’empêche de marcher convenablement alors il s’est inventé une démarche étrange, atypique. Tel un acrobate, il s’aide de sa béquille pour sauter et se suspendre au plafond.
La performance physique de l’acteur impressionne et révèle une influence circassienne qui suscite l’étonnement. Le grand nain nous offre un incroyable va et vient entre danse, théâtre et cirque pour mieux rendre toute la surprise et la poétique de la rencontre.
Parfois il roule et bien entendu son allure prête à rire. Sa béquille est présentée comme une arme, un outil irremplaçable qui lui permet de se relever quand il tombe ou de prendre de la hauteur. Il a l’allure d’un clown, sa démarche, son maquillage mais il reste profondément empreint de tristesse et d’agitation.


Le 1er mouvement de l’extérieur vers l’intérieur fut l’amas de terre au sein de la maison, puis ce sera le grand nain lui même qui enverra valser tous les objets à l’extérieur, pour laisser une maison quasiment vide. Enfin, la rencontre avec le dit « sauvage » marquera l’intrusion de l’autre chez lui.
En effet dans cet amas de terre apparaît un homme, et l’on perçoit un pied, puis un corps que le grand nain découvre avec étonnement. Il a l’air inanimé, mort. Il est quasiment nu. A l’image de Gepetto et Pinocchio le grand Nain va le relever, lui apprendre à marcher. Tel un objet qu’on modèle, le grand nain va tenter d’animer et de créer l’homme à son image. Il lui offre un livre, mais parlent ils le même langage, sait-il lire ? Le mythe du civilisé et du sauvage est apparu.

 

Une autre dimension de la rencontre

L’arrivée de l’autre dans la maison du grand nain aura permis de briser une certaine solitude. Mais il questionne cet homme : « T’es un chinetoque, t’es un jap ? Un chasseur ? Un sauvage ? Elle est où ta sarbacane ? T’es venu à cheval ? ».
Le texte n’intervient que sous forme d’interrogations dans le but d’établir une certaine forme de communication. Il n’y a jamais de réponse de l’interlocuteur… soit parce que le destinataire est un objet inanimé (la chaise) ou parce que la personne ne maitrise pas celui-ci. Le langage prend réellement une fonction phatique comme pour établir ou maintenir une certaine forme de contact. En réalité, la compréhension du spectacle passe avant tout par l’interprétation d’un ensemble de signes corporelles et chorégraphiques que par l’aspect verbale, le Grand Nain se révèle davantage être un théâtre de corps, qu’un théâtre de texte.

A partir de ces questions, l’hypothèse du sauvage est apparue, la question est formulée mais l’autre ne semble pas répondre. Le grand nain offre un livre, l’objet emblématique du savoir qui nous conduit inévitablement à repenser le mythe de Robinson Crusoé de Defoe.
En effet, comme Robinson Crusoé, le Grand Nain incarne le rôle salvateur de l’homme blanc qui va éduquer. Néanmoins, l’adaptation du Robinson Crusoé par Tournier dans Vendredi, ou les limbes du pacifique reprend la conception même de sauvage. L’Indien fait en effet découvrir à l’homme blanc une autre façon de vivre et de concevoir le rapport au monde. Les conceptions de Tournier reposent sur l’idée qu’il n’y a pas de « sauvages » mais seulement des hommes relevant d’une civilisation différente de la nôtre et que nous aurions grand intérêt à étudier. Si l’on s’en tient à l’analyse de Tournier, la présence de « l’autre » au cœur du dispositif scénique va apporter un certaine forme de richesse de part ses différences et ses références culturelles.
De plus, en présentant ce livre, le Grand nain s’appuie sur l’idée que les deux hommes maitrisent le même langage, et que « l’autre » sait lire, une interrogation auquel il est difficile de répondre.

Alors les deux êtres vont réinventer un autre mode de communication, et le langage du corps va prendre le pas sur le langage verbal.
Sous la forme du mime, un jeu de séduction, d’attirance et de répulsion va pouvoir commencer pour rendre toutes les difficultés que comportent l’apprentissage de l’autre. Certes, s’apprivoiser prend du temps et c’est à travers une joute chorégraphique, précisément orchestré que le langage verbale va se substituer aux jeux de formes et de mouvements.
Le premier mouvement se matérialise autour de l’apprentissage, car l’autre à son arrivée ne sait pas marcher ou l’a peut être oublié alors le grand nain va le lui enseigner. Se relever, tomber, trébucher, après de nombreux efforts l’autre parviendra à se maintenir sur ses jambes.
Mais cet autre sera tantôt chassé, jeté, tantot attendu… Le « Qu’est ce que tu fais chez moi ? Dégage s’il te plait » rend le message un peu plus clair. Parce que l’intrusion d’un homme différent fait naitre des peurs, des frayeurs, le grand Nain le refuse et le met hors de son espace.

Avec l’entrée du sauvage, il s’est établi un autre espace de jeu autour de la maison du grand nain. Une sorte de grande piste circulaire composée de sable a été mise en lumière et permet de distinguer deux espaces, propre à chacun des personnages. L’un est relatif à l’image du sédentaire du dit « civilisé » et l’autre espace, totalement vierge semble davantage être en accord avec la nature. Le dispositif nous fait penser à une sorte d’ilot dont le centre serait la maison, ou il ne semble pas évident d’entrer.
Pour déjouer les rejets intempestifs du grand nain, l’autre va réapparaitre sous différentes formes, parmi elle l’image séduisante de la femme. Le désir aidant, le grand nain lui a réservé un accueil des plus favorables. Préparation d’une table avec chandeliers, bijoux, les conditions sont réunies pour tenter d’établir une véritable relation. Mais la femme s’échappe à nouveau, elle emporte avec elle tout l’espoir et les rêves dont s’était nourrit le grand nain.
Tel un songe, son image semble l’habiter profondément. On en vient à s’interroger, cette apparition ne serait-elle pas le fruit de son imagination ? Ne serait-elle pas une sorte de fantasme venue réveiller une certaine forme de fantaisie, de tentation et d’attirance ?
En effet, le passage est fugace et sitôt qu’il détourne le regard elle s’échappe, tel un mirage le Grand Nain est bel et bien pris au piège de ses désirs.

Cet événement va perturber la conception du Grand Nain et le pousser à agir. L’intérieur qu’il s’était gardé de défendre et de ranger va enfin s’ouvrir. A l’aide d’une tronçonneuse, il va déverrouiller cet intérieur et le rendre accessible de tous. En s’enfermant, il s’était crée une sorte de petite cachette à l’abri des regards et du danger. Ouvrir cette fenêtre sur le monde va nécessairement provoquer des bouleversements.


La peur de l’autre, la mort de soi

Lors de la première rencontre avec l’autre, la peur fut plus grande que la soif d’apprendre des différences. Mais, d’où provient cette peur ? Cet autre ne serait-il pas une certaine forme de double du grand Nain ? N’y avait-il pas une part de rivalité, de dualité naissante ?
Selon Daniel Defoe « la crainte du danger est mille fois plus terrifiante que le danger présent. » et l’on a souvent peur de ce que l’on ne connait pas ou de ce qu’on ne comprend pas. C’est à travers l’image du monstre que Philippe Eustachon a souhaité évoquer cette idée.
En effet, à peine a-t-il ouvert son intérieur sur le reste du monde que surgit un monstre. Celui-ci vient danser comme pour titiller le Grand Nain et perturber sa tranquillité.
Ce monstre à l’allure d’un grand ours ressemblerait bien volontiers à une peluche grandeur nature. Pourtant, par sa différence, il provoque une nouvelle fois des frayeurs angoissantes et incontrôlables.
On pourra toujours tenter de chasser nos démons intérieurs mais ils reviendront toujours à un moment ou à un autre. Les tuer serait sans doute une bonne solution et c’est ce qui va se produire.
L’épouvante et l’angoisse pousse le Grand Nain hors de la maison…
On peut penser que le metteur en scène a chargé de symbolique le premier pas hors de l’espace qui lui était destiné (la maison), cela va avoir pour effet de provoquer l’acte irrémédiable…
Armé d’un revolver, le Grand Nain va tirer sur le monstre et provoquer ainsi sa mort.
En effet, en tuant cette part de démons, il tue aussi une part de lui-même et meurt quasiment instantanément. La fin justifie donc l’hypothèse selon laquelle l’autre n’est qu’une autre partie de lui-même.
Et d’ailleurs si l’on s’en tient a un extrait de Vendredi ou les limbes du pacifique, Michel Tournier confirme la pensée selon laquelle les autres contribuent a voir une influence sur nous, a nous transformer, a nous changer : « Je sais maintenant que chaque homme porte en lui- et comme au dessus de lui- un fragile et complexe échafaudages d’habitudes, réponses, réflexes, mécanismes, préoccupations, rêves et implications qui s’est formé et continue a se transformer par les attouchements perpétuels de ses semblables ».
Le spectateur découvre ainsi que « l’autre n’est qu’un autre soi », « l’un et l’autre se confondent, se réalisent et s’inventent parce ce qu’ils se complètent et qu’ils ne font plus qu’une seule et même personne.
Lorsqu’on cherche les motivations de Philippe Eustachon à la création du grand nain il nous répond : « En premier lieu est apparu une sorte d’énigme lié à notre rapport aux autres : comment s’invente t-on pour les autres et inversement comment invente-on les autres en fonction de nous même ? » Et c’est réellement la sensation qu’il nous laisse, l’idée qu’à chaque rencontre on doit se réinventer pour exister.

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