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CABOUGE-LEMAG.COM | vendredi 25 janvier 2008

ESPIA A UNA MUJER QUE SE MATA

Mise en scene de Daniel Veronese

L’œuvre est tirée de l’Oncle Vania de Tchekhov, mais il reprend également quelques passages des Bonnes de Jean Genet. L’histoire raconte le séjour d’été d’un vieux théoricien de théâtre Sérébriavov, égocentrique et prétentieux, accompagnée de sa jeune et séduisante épouse Eléna. Tout se déroule au sein d’une maison de campagne, appartenant au beau frère de Sérebriavov, l’oncle Vania.

Huit personnages semblent se courir les uns après les autres, leurs destins semblent leur échapper et ils apparaissent incapables de réaliser le bonheur auquel ils aspirent.

Sérébriavov, l’intellectuel reçoit l’admiration de tous, il est au centre des préoccupations de tous à l’exception d’Ivan Voinitski( Oncle Vania). L’oncle Vania manifestait la même ferveur pour le professeur, il a d’ailleurs consacré sa vie pour lui (« Pendant 25 ans, j’ai géré cette propriété, j’ai travaillé, je t’ai envoyé de l’argent, comme le régisseur le plus consciencieux, et jamais tu n’as songé à me dire merci ! ».)

Désillusionné son admiration prend la forme du mépris, c’est ce sentiment qui le conduira à la tentative d’assassinat.

Astrov est un médecin, mais il semble accorder davantage d’importance aux forêts qu’il replante qu’à ses patients. Pour oublier son mal de vivre et sa souffrance, il se réfugie dans l’alcool, (« Il m’arrive de souffrir d’une manière intolérable, mais rien, rien, aucune lumière dans le lointain. Je n’attends plus rien, je n’aime pas les hommes... depuis longtemps je n’aime plus personne ».) Il éprouve des sentiments pour Eléna.

Le professeur Sérébriavov est un vieil homme qui ne supporte pas son déclin, le fait de se voir vieillir le rend exécrable. (« Maudite vieillesse ! Elle est odieuse, que le diable l’emporte ! Depuis que je suis vieux, je me dégoûte moi-même, et j’ai l’impression que vous êtes tous dégoûtés de me voir ».)

Sonia, sa fille (d’une première union) travaille avec l’oncle Vania, elle recherche incessamment un élan de tendresse de la part de son père (le professeur Sérébriavov), geste qu’il sera incapable de lui donner. Elle est amoureuse du docteur Astrov qui ne l’aime pas en retour. Rejeté de son père et de l’homme qu’elle aime, tout laisse à penser qu’elle n’a véritablement pas droit au bonheur, elle se réfugie alors dans ce qu’il lui reste : le travail.

Marina, elle est la nourrice de Sonia, elle veille sur elle et la console comme elle peut.

Téléguine est une propriétaire ruiné qui vit au domaine.

Maria, mère de l’oncle Vania et belle mère du professeur, c’est une nouvelle admiratrice de Sérébriavov.

Elena : elle est la seconde femme de Sérébriavov, très séduisante elle ne ressent plus beaucoup d’amour pour son mari. Sa beauté ne laisse personne indifférent, Oncle Vania, le docteur Astrov et son mari sont épris par l’éclat qu’elle leur renvoit. L’amour qu’ils éprouvent leur fait perdre pied, Oncle Vania ne fait plus rien et « la suit comme une ombre » et le docteur Astros délaisse sa foret et sa médecine pour venir la voir. Elle ne reste pas insensible à l’intérêt que lui porte le docteur Astrov, pourtant elle le repousse tout de même. Néanmoins, elle a beaucoup de mal à être heureuse, elle s’ennuie profondément et se sent « fade et assommante ».

Dans cette histoire, c’est la présence du professeur et de sa femme qui perturbe la vie et l’équilibre qui s’était crées au sein de la maison familiale. Quasiment considéré comme un dieu, Sérébriakov capte l’attention de tous et détient l’autorité.

Ce drame raconte comment huit personnages désespérés peuvent courir après leurs propres bonheurs sans jamais y parvenir. Leurs souffrances les aveuglent et les empêchent d’oser espérer une vie meilleure. Leurs conditions les révoltent, leurs quotidiens fades et mornes les font sombrer dans une douce folie. Oncle Vania c’est avant tout une tribu qui se désagrège devant l’amertume et l’échec.

Ainsi comme le souligne l’oncle Vania « Quand la vie réelle vous échappe, on vit de mirages. », et c’est exactement ce que Tchekhov s’emploie à briser, l’amour comme l’argent ne semble plus être des facteurs du bonheur.

 

 

Le dispositif scénique :

Le décor traduit pour Daniel Véronèse la volonté de créer un lieu intimiste et épuré.

Le lieu évoqué représente une pièce de la maison, le salon, établi autour de 3 façades blanches au sein duquel se trouve une table et deux portes de sorties (au fond à droite et sur la façade latérale droite).

L’espace de jeu est très proche du public, et l’effet du spectateur face à cette disposition est inévitable. Le public devient totalement intrusif et ose ainsi pénétrer et observer la vie de famille de ce foyer. De même que les personnages s’épient et s’observent, Daniel Véronèse met ses spectateurs dans la même situation en les rendant témoins de l’histoire qui se déroule sous leurs yeux.

Au sein de cette pièce se trouve une table qui s’avère être le véritable centre du plateau où fourmillent tous les personnages. La table reste le point d’ancrage où se noue et se dénoue les relations entre les uns et les autres. L’alcool du samara but de façon quasi systématique, renforce ce point d’ancrage, et la table semble aimanter tout ceux qui l’approchent.

Véritablement dépouillé de tout artifice, la maison d’oncle Vania nous apparaît comme une zone totalement épurée qui traduit une volonté de parvenir à l’expression minimum.

Scénographie

Ce décor influe nécessairement sur les choix scénographiques envisagés, cette proximité va renforcer les tensions qui subsistent au sein du groupe et favoriser ainsi les altercations.

Avant le début de la pièce, Daniel Véronèse a choisi de placer ses comédiens sur scène, (Sonia et le professeur), tout deux dans un état d’angoisse et de tourmente, l’arrivée du spectateur dans la salle laisser présager un climat pesant. Pas d’entrée spectaculaire ou discrète pour les acteurs mais plutôt une technique propre à Brecht permettant à chacun des spectateurs d’effectuer une distanciation. En découvrant les comédiens déjà présents sur le plateau, Daniel Véronèse nous présente une réelle volonté, celle de sortir des situations « générales » que proposent les modèles classiques. Ainsi, il tente d’éviter que chacun des spectateurs s’identifie aux personnages et met en place une technique leur permettant de produire l’effet d’éloignement.

Selon Jacques Poulet, ce procédé permet de « rendre au spectateur sa liberté de critique devant le récit, de cultiver son attitude d’observateur actif en dissipant le phénomène d’identification (sans pour autant censurer tous ses sentiments »).

A cela s’ajoute sûrement pour le metteur en scène une volonté de respecter le théâtre tchekhovien, comme il l’indique dans une interview « l’œuvre a toujours été pensé comme une version de l’œuvre de Tchékhov, mais suffisamment modifié pour l’appeler autrement. » Pourtant l’esprit reste le même et comme l’affirmait Tchékhov lui-même, « A quoi bon expliquer quoique ce soit au public ? Il faut l’effrayer et c’est tout : il sera alors intéressé et se mettra à réfléchir une fois de plus ». Le but de l’opération est alors de choquer la sensibilité et l’imagination du public pour le pousser à penser.

L’espace clos qui nous est imposé met en relief les tensions qui subsistent entre les personnages et rendent compte d’une mise en scène qui se veut profondément dépouillée. L’absence de costume, la mise en lumière, la non utilisation de la musique, tout semble accentuer le caractère douloureux de ces personnages et l’atmosphère angoissante qui s’y dégage.

Le jeu

Le jeu des acteurs se veut virevolté, vif et engagé.

Il permet très nettement de distinguer deux catégories : dominés et dominants. Il y a ceux qui se disent intellectuels, ou qui sont dotés d’une beauté inéluctable, ceux la exercent un réel pouvoir de séduction sur les autres qui les vénèrent.

Certains se savent déjà mort et attendent celle-ci avec impatience tant ce qu’ils vivent leur apparaît difficile, d’autre n’espèrent plus rien de l’existence. (Ivan Voinitzki : « j’ai 47 ans, supposons que je vive jusqu’à 60 ans, il me reste encore 13 ans. C’est long ! Comment vivrais-je pendant 13 ans, que faire, comment les remplir »).

L’ultime monologue de Sonia résume bien leur tristes vies : « Nous travaillerons pour les autres, maintenant et jusqu’à la mort, sans connaître de repos, et quand notre heure viendra, nous partirons sans murmure, et nous dirons dans l’autre monde que nous avons souffert, que nous avons été malheureux, et Dieu aura pitié de nous». Seul le sacré semble pouvoir les sauver de cette vie, seul Dieu sera capable de reconnaître le dur travail et ainsi le récompenser. On reconnaît inévitablement l’influence du passé de Tchékhov, celui d’une éducation religieuse inculqué de force à tel point que Tchekhov dira plus tard : « J’ai peur de la religion : quand je passe devant une église, je me souviens de mon enfance et la terreur me saisit. »

Les personnages nous sont présentés comme des êtres pétris de souffrance et de maux, totalement incapable de sortir de ce marasme. Alors, chacun tente de se débattre, de se révolter et ses souffrances se traduisent par l’excitation, la colère ou les cris. L’énergie qui s’y dégage provoque une mise en tension, tel un véritable brasier qu’un rien ne saurait enflammer. L’angoisse est tellement forte qu’aucun n’est capable d’aimer, ou d’écouter. Et c’est d’ailleurs ce chaos verbal qui est mis en scène, en effet à plusieurs reprises plusieurs conversations se confrontent les unes au autres. Celles-ci déstabilisent et interrogent le spectateur qui ne sait plus véritablement où porter l’attention.

L’ambition de Daniel Véronèse semble avoir été celle de provoquer le conflit à tout prix, de faire monter l’énergie accablante et destructrice en un point de paroxysme et de non retour.

Le spectateur en devient happé, comme suspendue au dénouement, véritablement plongé au cœur d’un climat de détérioration et de réclusion.

Il nous est présenté un tableau typiquement tchekhovien, celui de la tragique condition humaine, car chacun d’eux se retrouve indéniablement plongé dans la solitude, totalement incapable d’agir.

Le metteur en scène

Crée en 2001, Espia a una mujer que se mata est survenue lors d’une crise très grave qu’a vécu l’Argentine. Baisse de PIB, inflation, augmentation du pourcentage de pauvreté absolue (…) avaient considérablement affaibli les argentins. Face à cette crise, il semblerait que Daniel Véronèse ait souhaité montrer son caractère engagé en réalisant la mise en scène d’une pièce qui rapproche la situation de l’Argentine à celle du marasme russe un siècle auparavant.

La pièce de Tchékhov ne semble donc n’être qu’un prétexte pour évoquer la situation critique de l’Argentine qui vivait une violente crise économique.

On peut donc souligner un certain nombre de partis pris : celui de vouloir faire référence à la situation de l’Argentine mais aussi celui de considérer Espia a una mujer que se mata comme une réelle œuvre tchékhovienne, ambition qui se traduit inévitablement par un choix de mise en scène.

L’univers du monde du théâtre réapparaît aussi à travers le personnage du pseudo-investigateur du théâtre et ce n’est qu’un prétexte pour aborder les théories théâtrales et faire allusion à Ostrovosky et Stanislavski.

L’amour, le théâtre et la mort, voila les thèmes chers à Tchekhov réadaptés par Daniel Véronèse qui s’est efforcé de rester au plus près de l’univers Tchékovien.

Le thème du récit, le style d’écriture et l’enchaînement des actions résultent d’une volonté d’opérer une réelle prise de conscience, celle que selon Tchekhov : « nous ne voyons pas, nous n’entendons pas ceux qui souffrent, et tout ce qu’il y a d’effrayant dans la vie se déroule quelque part dans les coulisses. C’est une hypnose générale.»

Et il est vrai que c’est une hypnose pour nous autre spectateurs, car il faut le dire on ne ressort pas indemne de ce spectacle … l’élan tumultueux et angoissant nous assaille d’interrogations sur notre propre existence et notre humble condition d’homme.

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